La Rivière Sous-Marine de PORT-MIOU

Récits des plongées de 1992 et 1993

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A 12 km au sud-est du centre de Marseille, sur le flanc ouest de la calanque de Port-Miou, dans un univers  de garrigue et de roc éblouissant de soleil, la rivière débouche en mer à environ 12 mètres au-dessus du niveau de l’eau. Son débit varie suivant la pluviométrie de 3 à 100 m3/seconde. Le conduit principal présente une section impressionnante de 200 à 400 m², pour une profondeur moyenne de 20 mètres, jusqu’au barrage de la SEM, à 530 m de la mer.

Au-delà, les dimensions peuvent être encore plus importantes. Vers 850 m, un décrochement mène à  -42 m sur un peu plus de 300 m de longueur. La suite de la rivière oscille entre -30 et-15 pour aboutir à une grande salle. Dans son plafond, une cloche à l’air libre, dite cloche des Suisses, et à sa base, un puits-faille énorme s’enfonce dans le noir.

Ce réseau fabuleux et gigantesque, les plus grandes galeries noyées d’Europe, a été crée à l’air libre, lorsque le niveau de la mer était plus de 1 000 m au-dessous de son niveau actuel, phénomène qu’à connu la grotte Cosquer, distante d’environ 8 km, lors d’une régression marine. D’ailleurs, tout laisse croire que la porche de Port Miou ait pu servir à un moment ou un autre d’abri ou d’habitat, à nos ancêtres. La sortie de ce grand fleuve souterrain semble connue depuis la nuit des temps. Selon la tradition, les anciens navigateurs romains venaient là pour s’approvisionner en eau douce en la puissant à la surface de la mer.

Nous avons vu dans la page précédente l’historique de l’ensemble des explorations à Port Miou. Nous allons reprendre ici, plus en détail, celles de 1992 et 1993, les plongées avec mélanges gazeux nous ouvrant des possibilités qui n’existaient pas 12 ans auparavant..

L’exploration de Port Miou est un défi technique et humain d’envergure, qui en fait une grande première mondiale. La gageure  ici est d’associer une plongée profonde à un très long parcours subaquatique.
Finalement, courant 1991, après nos réussites dans la source voisine du Bestouan, nous décidons de nous attaquer à Port Miou. Pendant près d’un an, nous allons monter ce projet. Michel Siffre, le célèbre spéléologue, Haroun Tazieff, un des tout premiers à pénétrer dans la rivière, et Henry-Germain Delauze, Présideur-fondateur  de la Comex, parrainent notre défi.
La Société des Eaux de Marseille (SEM) accepte de mettre à notre disposition les installations du puits artificiel et du barrage. Jean-Pierre Imbert, de la Comex, une sommité mondiale dans le domaine des systèmes de sécurité en plongée, va nous apporter toute sa science dans la mise au point des mélanges gazeux et des procédures de décompression. Notre projet devient alors vite viable et sera notre cheval de bataille de toute l’année 1992.

LES PRÉPARATIFS

La campagne de plongée 1992 s’inscrit dans le cadre d’un grand programme d’étude des ressources en eau potable à l’échelle internationale. Port Miou devient notre laboratoire de recherches et d’essais qui  nous permettra de mettre au point de nouvelles techniques d’exploration des rivières sous-marines, nombreuses dans le monde entier, et principalement sur le pourtour du bassin méditerranéen ( Italie, Espagne, Grèce, Libye), pays confrontés à de graves pénuries d’eau potable en période de sécheresse.
Pendant les neuf premiers mois de l’année 1992, nous avons effectué de nombreuses plongées d’études préliminaires pour :
• rééquiper avec un fil guide neuf les 1500 mètres déjà explorés,
• lever une topographie précise de la rivière, et ce, jusqu’à 70 m de profondeur à 1554 m du barrage,
• fixer les cloches immergées de décompression,
• installer des points d’ancrage fixes pour déposer les bouteilles-relais, les scooters, le lest, etc.
soit plus de deux cents plongées.
Tout cela nous a permis de connaître la résurgence en détail, et nous a surtout fait prendre conscience des contraintes et des exigences de Port Miou engendrées par sa courbe de plongée, sa profondeur, son développement, son courant, sa température, etc. De façon empirique nous avons calculé au mieux les temps de progression, les consommations, les temps de palier, etc. Nous étions prêts pour le grand pas.
Trois grandes explorations ont été programmées pour 1992. La première avait pour objectif la cote moins 100. Cette plongée du mois de juin fut très instructive, elle nous a rodés à l’infrastructure des plongées profondes dans le puits terminal, elle nous a confirmé ce que nous avions pressenti avec les sondeurs portables électroniques, à savoir que le fond du puits  se situe bien au-delà du cap psychologique des cent mètres.

Dimanche 27 septembre 1992, un vent furieux balaye le plateau de la Gardiole tandis qu’au loin l’orage gronde, le ciel est sombre et les éclairs nombreux. L’ambiance est grise comme le temps. Sans nous concerter, et sans même en parler, nous sommes tous inquiets. Nous avons en mémoire les récents orages destructeurs de Vaison-la-Romaine. Le compresseur est en action et le groupe électrogène à l’ouvrage afin de pouvoir à l’éclairage et à la ventilation du site (puits artificiel et barrage) et aussi au fonctionnement de l’ascenseur.
Quarante-cinq mètres sous terre, les bruits infernaux des machines et de l’orage cessent comme par enchantement. La lumière orangée du site et le silence contribuent à une atmosphère feutrée et sereine ; les troubles extérieurs sont vite oubliés. Nous sommes à 530 mètres en amont de la résurgence de la calanque de Port Miou, sur le déversoir  de ce fabuleux barrage en galerie immergée. L’ambiance bon enfant renaît peu à peu au sein de l’équipe qui s’active comme des abeilles dans leur ruche, chacun connaissant parfaitement ses attributions. Il faut organiser la mise à l’eau du plongeur de pointe rapidement pour éviter sa sortie tard dans la nuit.
Dehors, le temps d’Apocalypse s’est amélioré. Le vent souffle toujours en tempête mais les nuages s’écartent. Le bassin d’alimentation de Port Miou n’est pourtant pas à l’abri. Nous saurons plus tard que tout autour une pluie torrentielle n’aura pas cessé de tomber.

Heure H -30 minutes. L’habillage débute. Les fourrures polaires s’entassent sous le vêtement sec de néoprène, un véritable sauna malgré le temps presque frais du site (environ 18°). En effectuant la check-list, je jette un dernier regard sur le matériel, tout semble coller. Je descends les marches du déversoir. Mon bi-dorsal m’attend sur une dalle de béton au ras de l’eau.
10 h 45 – C’est l’immersion, un dernier petit coucou aux copains avant de clipser ma bouteille de 20 litres pour la progression horizontale. J’enfourche le scooter. «  Bottom time » : 2 minutes. Tout se passe pour le mieux. Quoique, dix mètre plus loin, je commence à me poser des questions : la visibilité est subitement réduite à un mètre. Sont-ce les prémices d’une crue « vaisonnienne » ? Je songe à renoncer.
Soudain, arrivé au point 200 mètres depuis le barrage, la lumière se rétablit, sortant du nuage de particules d’argile en suspension. Mes phares accrochent de nouveau les parois 10 et 15 mètres plus loin. C’est parfait. Cette mauvaise visibilité  des premiers mètres est très certainement due au ruissellement des eaux de surface. Je suis rassuré et j’enclenche la vitesse supérieure. Les mètres défilent. Tous les cents mètres, lors de la levée de la topographie du réseau, nous avons fixé de grosses étiquettes en plastique pour nous informer continuellement  de la distance parcourue. J’ai l’œil rivé sur le timer ; en effet nous nous sommes fixé un timing précis au-delà duquel la pointe sera annulée. Le temps de progression jusqu’à -80m sert à calculer une équivalence-temps à ma plongée profonde. J’ai quelques minutes d’avance sur le prévisionnel, autant de gagné vers la sécurité.

Au sommet du puits, à un peu plus de 1 400 mètres de progression, je gare le « Zeep » à la dernière station. Une longue corde est en place depuis le sommet  du puits, et ce, jusqu’à -55 m pour permettre d’accrocher les bouteilles de gaz pour la décompression. Je vérifie la bonne disposition et le bon fonctionnement des cinq bouteilles de 18 litres qui se trouvent dans le puits. Je savoure la chance d’être au sein d’une équipe si performante qui a réalisé  un travail préparatoire formidable.
-80 mètres : 40 minutes de progression, j’enclenche le « timer » à zéro, je quitte ma bouteille-relais de progression et respire sur mon bi-dorsal le mélange-fond. La sensation de froid due à la respiration de l’hélium s’atténue. Je me laisse couler le long du fil, quelques secondes.
-100, voilà mon précédent terminus. Je raboute le fil d’Ariane et commence à dérouler ; je descends le long de la lèvre de faille, -105 m, -110 m, j’aperçois le fond de la faille jonchée de blocs et tapissée d’argile. Je continue ma progression droit devant (azimut 120°), le sol est en pente douce. Mes profondimètres m’indiquent -119 m. Attention, ma plongée est prévue pour 120 m maximum (table et mélange). Les secondes sont cruciales à cette profondeur, je respire plus de 300 litres de gaz à la minute (13 fois la consommation de la surface).
Au retour à -100 m, je m’arrête quelques secondes pour faire un prélèvement  d’eau que la SEM analysera, puis je consulte les tableaux de mon carnet  pour déterminer le temps de référence qui servira de base à la table de décompression de 120 m. Je suis surpris d’être aussi lucide, pas le moindre signe de narcose, même le calcul mental est rapide (hélium oblige).
Au premier palier, à -65 m, je savoure mon exploration : 40 m de découverte entre -100 et -119 m. Le fond du puits est enfin atteint. Nos espoirs sont plus que satisfaits et la longue procédure de désaturation ne me semble pas un prix excessif à payer  pour une telle plongée.
A -55 m, je change de mélange en récupérant un premier relais, à -40 m je passe au surox. Je reste dans l’euphorie de notre « première ». Les spéléonautes font réellement partie des derniers véritables explorateurs de la planète.
Mon ami Bernard Gauche vient aux nouvelles ; il reste cinq minutes à « bavarder » avec moi, puis récupère une bouteille vide et retourne au barrage transmettre les paramètres de la plongée à toute l’équipe qui attend en surface, à quelque 1 500 m de là. Les paliers s’enchaînent jusqu’à moins 21 mètres ; là je retrouve mon  «Zeep ». Harnaché de trois bouteilles de surox en plus de mon bi-dorsal, je prends le chemin du retour. Quelques ratés du scooter me font craindre une défaillance importante  et je passe en revue les pannes possibles. C’est au niveau du contact du palonnier que j’interviens. Heureusement rien de grave. Deux minutes perdues, tout au plus. A 600 mètres, je fais une halte au « parking », j’échange une bouteille vide contre une pleine et fonce jusqu’à la remontée de 350 m. Au niveau -30 je recommence la série des paliers. Une  horrible sensation de déjà-vu. A peine fini mes paliers de -21 m, je cours vers le barrage. Chemin faisant, je rencontre l’équipe vidéo de Claude Touloumdjan. J’arrive enfin au pied du barrage à -18 m. Tous les copains en immersion viennent faire un brin de causette, on gesticule, on s’écrit, bref on communique. Ils savent tout du fond et de mon enthousiasme.
En haut, Jean-Pierre Imbert veille ; c’est lui qui a calculé les mélanges gazeux et la procédure de décompression.
Enfin  -9 m, je quitte la pleine eau pour l’atmosphère feutrée de la cloche, je suis assis, j’enlève bouteilles, masque et cagoule. Je clampe le groin du narguilé  tandis que la température remonte tout doucement et se stabilise à 20°. Les visiteurs sont les bienvenus et la conversation est aisée. Je commence à avoir faim et réclame de quoi me restaurer. D’ailleurs, je ne suis pas sûr d’avoir vraiment faim. Peut-être  est-ce juste par gourmandise ou une façon comme une autre de tuer le temps ? Il va être 18 heures, je quitte la cloche souple pour gagner la « Poubell des siphons » , notre poubelle, notre nid douillet dont nous sommes particulièrement fiers. Elle tient lieu de deuxième cloche rigide placée à -6 m. Là m’attendent lecture et musique. Mais en fait, rien ne me tente vraiment. Je suis dans l’euphorie de l’exploration au fond du puits terminal et les minutes s’égrènent vite. Les visites se raréfient, il est 19 heures, dans une demi-heure, je serai de retour. J’émerge enfin, après 8 heures et 45 minutes.

Plongée du 11 octobre 1992

Nous sommes conscients que cette plongée sera un saut de puce pour un investissement considérable. Le noyau central des plongeurs du comité Provence de plongée souterraine et quelques copains sont sur le pied de guerre depuis la veille la veille dès 9 heures, pour mettre en place  toute la structure de la « pointe » : bouteilles-relais, cloches de décompression, narguilés, etc. Les procédures, les mélanges gazeux et la technique globale, qui suivent les conseils de Jean-Pierre Imbert, sont sensiblement les mêmes que lors de la plongée précédente, vieille de quinze jours. L’objectif est de rester cinq minutes de plus dans la zone des 120 mètre de profondeur pour pousser  l’investigation du puits encore un peu plus loin. Investissement financier et humain considérable pour quelques mètres de découverte, mais nous voulons les savourer à leur juste valeur. L’équipe, parfaitement rodée, a su maîtriser les divers incidents de matériel – panne de scooters et de compresseur –  avec beaucoup de professionnalisme. Bref, dimanche vers midi, je descends à nouveau les marches du déversoir pour une longue immersion. Que se passe-t-il ? Je sens le froid filtrer au niveau  de la cuisse : mon volume fait de l’eau. Ce n’est pas une catastrophe, mais à la longue je risque d’être frigorifié.
– « Mince, je vais être obligé de renoncer à mon exploration en pointe. »
Ne serait-ce pas plutôt : « Super, j’ai une bonne raison pour renoncer à mon exploration en pointe » ? Une foule de questions m’assaille à propos  des mélanges, de la narcose, des accidents de décompression, etc.
– « Il faut être dingue pour aller de nouveau au fond de Port Miou ».
C’est décidé, j’abandonne, je vais me contenter d’aller récupérer tout ou partie des bouteilles-relais au sommet du terminal. Je passe la vitesse rapide sur le « Zeep », comme pour en finir le plus vite possible avec la plongée. Les efforts de stabilisation sur l’engin sont trop violents, les reins et les bras sont soumis à trop grande contribution, vers le point 1000 mètres, je suis obligé de rétrograder  pour retrouver un certain confort. C’est alors que je commence à réfléchir à tout ce que je dois faire au fond. Ne rien oublier : défaire le cabestan, relever les azimuts, faire un prélèvement, bien enregistrer la topographie du site, maîtriser la descente et stopper impérativement avant la côte -130 m ( profondeur maximum en fonction de mon mélange de gaz), le tout le plus rapidement possible pour ne pas entrer dans la démesure des paliers. Renoncer ne m’effleure même plus l’esprit, je suis parti pour une nouvelle exploration fascinante. A la « dernière station », je gare mon scooter et échange mon relais de progression contre une bouteille de mélange fond. Je vérifie la pression et le bon fonctionnement de mon bi-dorsal et j’entame la descente. Nouveau coup de chapeau à la dynamique et aux capacités de l’équipe lorsque je vérifie le parfait positionnement des bouteilles-relais jusqu’à -55 m dans le puits.
A -80 mètres, dernière halte technique, 40 minutes d’immersion. C’est parfait, je suis dans le temps prévisionnel, je déclenche le timer. Je dispose d’un capital de 10 minutes pour arriver à mon terminus précédent et pour faire mon exploration en « pointe ».
Tous mes sens sont aux aguets comme les capteurs d’une machine. Ils renvoient l’information à une unité centrale  qui essai de détecter en permanence une anomalie : sensation de pression, difficulté respiratoire, narcose, trouble de la vue, maux de tête, que sais-je encore ? En un mot, et c’est nouveau, je suis un peu stressé. Cent, cent dix, cent vingt mètres, voilà mon touret, je défais le nœud qui le retient dans le vide et je file sur une vingtaine de mètres. J’enregistre un maximum de renseignements techniques sur la topographie de la cavité. La faille orientée 300/120° semble remonter légèrement, j’amorce un virage à gauche, direction plein nord. Le puits se vrille et continue de descendre par crans successifs. Devant moi, c’est le noir, le puits est toujours géant, mes puissants éclairages (100 w) n’accrochent plus les parois. Pour poursuivre, il faudra aller au minimum à -130 mètres. Je m’arrête à -123 mètres, cela à 1660 mètre du barrage sur une lame d’érosion où j’amarre le fil d’Ariane . Bottom-time : 6 minutes 30, vite je remonte. Vers moins cent mètres, j’ai l’agréable sensation d’être presque à la maison. Pourtant la décompression reste à faire, une simple formalité de 7 heures et 15 minutes…

Plongée du 12 juin 1993 : Cette dernière plongée nous a permis de porter le développement de Port-Miou à 1700 m depuis le barrage soit 2230 m depuis la mer et ce pour une profondeur de 147 m. Le fond du puits est atteint, une galerie inclinée à 30° perpendiculaire à la faille prend naissance. L’immersion a duré 11 heures. Port-Miou est à ce jour la rivière sous-marine la plus profonde du monde.

Marc DOUCHET

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